Emmanuel Macron face au retour des empires
Il y a des mots que la diplomatie française prononce rarement à la légère. Jeudi 8 janvier, devant le corps diplomatique réuni dans la salle des fêtes de l’Élysée, Emmanuel Macron a choisi de parler de « nouveau colonialisme » et de « nouvel impérialisme ». Une rhétorique lourde de sens, assumée, et révélatrice d’une inquiétude profonde face à un ordre international qu’il juge désormais ouvertement déstabilisé.
Dans ce discours annuel aux ambassadeurs, le chef de l’État n’a pas cherché l’euphémisme. Le monde, a-t-il dit, « se dérègle ». Les règles multilatérales patiemment construites depuis l’après-guerre seraient aujourd’hui malmenées par le retour des logiques de puissance brute, de zones d’influence et de rapports de force assumés. Sans jamais nommer directement Donald Trump, Emmanuel Macron a pourtant visé sans ambiguïté la diplomatie américaine, accusée de se « détourner progressivement » de ses alliés et de s’« affranchir des règles internationales » qu’elle avait elle-même contribué à imposer.
Les références étaient transparentes : le coup de force contre le président vénézuélien Nicolás Maduro, les revendications répétées sur le Groenland, mais aussi une attitude plus générale que le président français qualifie désormais d’« agressivité néocoloniale ». Une inflexion notable dans le discours macronien, plus sévère qu’un an auparavant, lorsqu’il évoquait encore la nécessité de « savoir coopérer » avec Washington malgré les divergences.
Pour autant, pas de rupture. Fidèle à sa ligne, Emmanuel Macron se refuse à la fois à la « vassalisation » et au « défaitisme ». Entre alignement et retrait, il continue de défendre une troisième voie : celle d’une Europe stratégiquement autonome, capable d’agir sans se dissoudre dans la confrontation des blocs. « Nous évoluons dans un monde de grandes puissances avec une vraie tentation de se partager le monde », a-t-il averti, appelant ses diplomates à sortir d’une posture de spectateurs. « On n’est pas là pour commenter, on est là pour agir », a-t-il martelé, dans une rare montée de ton.
La critique n’a pas épargné Pékin, accusé d’une « agressivité commerciale de plus en plus désinhibée », ni Moscou, qualifiée de « puissance de déstabilisation » en Ukraine. Mais c’est bien la remise en cause de l’ordre occidental par les États-Unis eux-mêmes qui a constitué le cœur politique du propos. Sur le terrain économique, Emmanuel Macron a souligné le « double choc » que représentent, pour l’Europe, les tarifs américains et la pression chinoise, plaidant pour une accélération de la préférence européenne et une simplification des règles au sein des Vingt-Sept.
Le président a également appelé à défendre la régulation européenne du secteur technologique, récemment prise pour cible par Washington après les sanctions visant l’ancien commissaire Thierry Breton. Là encore, la ligne est claire : ne pas céder, mais structurer une réponse collective.
En filigrane, Emmanuel Macron continue de porter son concept fétiche : un « multilatéralisme efficace », débarrassé des incantations et recentré sur l’action. Il en a donné pour exemple le sommet sur l’intelligence artificielle organisé l’an dernier, annonçant une nouvelle édition en février en Inde. Une manière de rappeler que, dans un monde fragmenté, la France entend encore jouer les passeurs — sans nostalgie impériale, mais sans naïveté non plus.
Dans un paysage international où les empires semblent à nouveau s’écrire au présent, Emmanuel Macron revendique ainsi une diplomatie de lucidité. Reste à savoir si cette voix, exigeante et solitaire, saura encore se faire entendre.
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