À l’orée de l’hiver 2025, les canons grondent toujours à l’Est, et l’Europe, cette puissance qui s’est longtemps crue post-historique, découvre les contours brutaux du monde tel qu’il est — non tel qu’elle le rêvait. L’invasion prolongée de l’Ukraine par la Russie, loin de se figer en statu quo, s’est muée en brasier géopolitique où se redessine, en sourdine, le destin du continent.
Plus de trois ans après le déclenchement de la guerre, les discours lyriques sur la « souveraineté européenne » ou l’« autonomie stratégique » peinent à masquer l’angoisse croissante. Car l’Europe, derrière ses mots, n’a pas encore trouvé sa voix — ni sa colonne vertébrale. Et le doute s’installe : jusqu’où Poutine ira-t-il ? Jusqu’où l’Europe suivra-t-elle ?
La fin du confort géopolitique
L’invasion de 2022 avait déjà provoqué un électrochoc. Mais le sursaut fut d’abord moral. Manifeste. Drapeaux ukrainiens aux fenêtres, discours enflammés à Strasbourg, solidarité proclamée. L’Union s’était crue unie. Trois hivers plus tard, les lignes ont bougé : inflation énergétique, lassitude diplomatique, montée de l’extrême droite — et surtout, le retour d’une guerre longue.
Or, le projet européen s’est bâti sur une promesse : la paix perpétuelle. L’UE n’a jamais été pensée comme un bouclier militaire, mais comme une fabrique de normes. Elle aimait croire que le commerce civilise, que l’interdépendance prévient la guerre. Vladimir Poutine, lui, a relu l’Histoire à la mode tsariste : les frontières se gravent dans la boue et le sang.
L’ombre d’un basculement
Peut-on sérieusement craindre une Europe sous influence russe ? À court terme, non. Militairement, Moscou n’en a pas les moyens. Économiquement, l’UE reste plus puissante. Et l’OTAN veille. Mais à moyen terme, l’emprise se joue ailleurs : dans les esprits, dans les urnes, dans les récits.
Déjà, certains partis européens — de Viktor Orbán à l’AfD allemande, en passant par les amis de Le Pen — tiennent un langage ouvertement prorusse. Ils dénoncent l’« hystérie occidentale », appellent à des pourparlers, et cultivent une forme de nostalgie souverainiste que Moscou sait exploiter. L’arme russe est culturelle autant que militaire : désinformation, relativisme, polarisation. Ce n’est pas une invasion, c’est une corrosion.
L’Europe à la croisée des chemins
Il reste une chance à l’Europe. Mais elle implique une mue douloureuse : celle d’une puissance douce qui accepte, enfin, de parler le langage dur du monde. Cela suppose d’assumer des ruptures — budgétaires, industrielles, diplomatiques. De mettre fin à l’illusion que la paix est acquise. De réarmer, politiquement et militairement. Et surtout, de croire en elle-même.
Le danger n’est pas tant l’emprise russe que le vide européen. Si l’Union n’arrive pas à se constituer en acteur stratégique cohérent — entre Paris, Berlin, Rome, Varsovie et Bruxelles — elle risque d’être soit satellisée par Washington, soit grignotée par Moscou.
L’Europe n’est pas à la veille d’un effondrement. Elle est à la veille d’un choix.
Celui entre le sursaut lucide et la lente capitulation. Entre devenir une puissance adulte, ou rester une utopie fragile dans un monde carnassier.
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