L’Ukraine, les drones et la guerre entrée dans l’ère du gaming
La guerre en Ukraine ne se joue plus seulement sur les cartes d’état-major ni dans les communiqués diplomatiques. Elle se joue désormais à l’écran. À hauteur de pixels. À travers l’œil mécanique des drones, devenus l’arme emblématique d’un conflit où la mort se pilote à distance, presque sans contact humain.
Ces drones, souvent rudimentaires, parfois bricolés, parfois sophistiqués, sont aujourd’hui utilisés par l’armée ukrainienne pour traquer et neutraliser les soldats russes. Ils filment, poursuivent, ciblent. Ils survolent les tranchées comme une caméra subjective. Et c’est précisément là que le trouble commence.
Car ces images — diffusées, montées, parfois accompagnées de musique — rappellent moins les archives de la Seconde Guerre mondiale que l’esthétique du jeu vidéo. Vue aérienne, joystick invisible, logique de score. L’ennemi apparaît comme une silhouette mouvante, réduite à une cible. Le réel épouse les codes du virtuel.
La guerre, longtemps perçue comme l’expérience ultime du corps — la boue, le froid, le sang — devient une guerre de console. Une guerre de distance. Celui qui tue n’entend plus le souffle de l’autre. Il regarde un écran.
Il serait naïf d’y voir une simple dérive esthétique. Ce basculement dit quelque chose de notre époque. Depuis des années, la culture du gaming prépare les imaginaires à cette grammaire visuelle : éliminer, avancer, recommencer. La répétition de l’acte, sa dédramatisation, son abstraction. La mort y est fréquente, mais jamais définitive. Dans la réalité, pourtant, elle l’est toujours.
L’Ukraine n’a pas inventé cette logique. Les États-Unis l’ont expérimentée au Moyen-Orient avec les frappes de drones. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est la circulation des images. La guerre n’est plus seulement menée, elle est montrée. Partagée. Commentée. Consommée.
Chaque vidéo de drone devient un fragment de récit, parfois glorifié, parfois banalisé. La violence y est propre, nette, presque clinique. Pas de cris. Pas de visages. Juste une explosion au centre de l’image. Comme un point gagné.
Faut-il s’en scandaliser ? Ou reconnaître que la guerre, comme toujours, épouse les technologies et les cultures de son temps ?
La culture du gaming n’a pas rendu la guerre plus violente. Elle l’a rendue plus lisible pour une génération élevée aux écrans. Plus acceptable, peut-être. Plus distante, sûrement. Elle crée une illusion de maîtrise là où règne le chaos.
Ce glissement pose une question morale vertigineuse : que devient la responsabilité quand tuer ressemble à jouer ? Quand l’acte est médié par un écran, un délai, une interface ?
La guerre en Ukraine est tragique, politique, géopolitique. Mais elle est aussi, désormais, culturelle. Elle marque l’entrée définitive du conflit armé dans l’ère du numérique total. Une guerre où l’on ne regarde plus les soldats mourir : on les voit disparaître.
Et peut-être est-ce là le danger ultime. Non pas la technologie elle-même, mais notre capacité croissante à confondre le réel avec sa simulation.
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