Il règne, depuis quelques jours, une atmosphère d’attente crispée dans les capitales européennes. Comme si la diplomatie, après deux ans de guerre en Ukraine, oscillait entre lucidité et déni. Alors que Washington multiplie les initiatives pour tenter d’esquisser un chemin vers la paix, Rome, Paris et Berlin scrutent chaque geste de Moscou avec une prudence presque douloureuse. Le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, l’a dit sans fard : on saura très vite si Vladimir Poutine entretient une « intention réelle » de négocier.
La formule, prononcée à Paris après un entretien avec Catherine Vautrin, relève moins de la naïveté que du réalisme inquiet. L’Italie, comme ses voisins, observe que le Kremlin recrute toujours plus de soldats, augmente ses investissements militaires et continue d’agiter le spectre d’une Russie assiégée. Difficile, dans ces conditions, de croire à un soudain éclair de conciliation. « Je ne suis pas optimiste », avoue d’ailleurs Crosetto, presque avec résignation.
Pendant ce temps, les États-Unis peaufinent leur plan de sortie de crise. Une première version avait, dit-on, fait frémir Kiev et plusieurs chancelleries européennes, qui y voyaient une dangereuse indulgence à l’égard des exigences russes. La nouvelle mouture, confiée à l’émissaire Steve Witkoff, semble plus équilibrée, du moins selon Washington. À Moscou, on parle d’un « processus sérieux », un vocabulaire soigneusement calibré pour faire croire à une modération toute nouvelle du Kremlin.
L’Europe, elle, ne s’y trompe guère. Emmanuel Macron, dans une de ces phrases dont il a le secret, a tranché : il n’existe « clairement aucune volonté russe » d’accepter un cessez-le-feu. Un jugement sévère, mais partagé en privé par nombre de diplomates.
L’intuition européenne la plus fine exprimée ces derniers jours ne concerne pourtant ni Kiev ni Washington. Elle concerne la Russie elle-même. Crosetto rappelle que la paix ne se construira pas uniquement sur les ruines ukrainiennes, mais aussi sur le devenir d’un pays russe qui devra sortir de son économie de guerre. Un point aveugle que l’Europe, fidèle à sa tradition de myopie géopolitique, pourrait être tentée d’ignorer.
Le ministre italien évoque un scénario historique sombre : celui de l’Europe de l’entre-deux-guerres, lorsque les anciens combattants déclassés nourrirent les extrémismes qui allaient engloutir le continent. Que feront ces « deux millions et demi de Russes » rentrant chez eux après avoir touché des salaires de soldat bien supérieurs à la moyenne nationale ? Quelle frustration, quelle instabilité, quelle tentation radicale pourraient naître de ce retour à une normalité économique étroite ?
La mise en garde n’a rien d’un anachronisme. Elle rappelle seulement cette vérité que les Européens aiment oublier : une guerre ne s’achève jamais au moment où les canons se taisent, mais bien lorsque les sociétés qui l’ont portée retrouvent leur équilibre. Et là encore, le temps presse. L’illusion d’une paix rapide pourrait coûter aussi cher que la guerre elle-même.
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