Le 19 novembre 2025, le Parlement européen a accueilli une table ronde d’importance majeure intitulée : « Renforcer la connectivité UE–Kazakhstan : perspectives et potentiel stratégique du Corridor du Milieu ».
Loin d’être une simple discussion politique, l’événement a mis en lumière l’importance croissante de la Route internationale de transport transcaspienne — communément appelée Corridor du Milieu — en tant que pilier de la connectivité future de l’Europe, de son autonomie stratégique et de sa résilience géopolitique.
Réunissant des députés européens, des diplomates, des acteurs institutionnels et des experts, la table ronde a illustré non seulement l’évolution du Corridor du Milieu, mais aussi son intégration profonde dans la vision à long terme de l’Europe pour la sécurité, la diversification commerciale et la transition écologique.
Un message clair s’est dégagé : le Kazakhstan est devenu indispensable à l’architecture de connectivité future de l’Europe.
I. Député européen Ilhan Kyuchyuk
En ouvrant la table ronde, Ilhan Kyuchyuk, président de la commission des affaires juridiques, a donné le ton en présentant le Corridor du Milieu non pas simplement comme une infrastructure logistique, mais comme un symbole stratégique. Selon lui, cette initiative incarne « la résilience, la durabilité et l’autonomie stratégique ».
Son argumentation repose sur plusieurs piliers :
L’Eurasie comme espace stratégique unique
Kyuchyuk a souligné que l’Europe et l’Asie ne peuvent être conceptualisées comme des sphères géopolitiques isolées. Le Corridor du Milieu en est la preuve : le concept d’« Eurasie » est un continuum, et la connectivité allant d’Asie centrale, via la mer Caspienne et le Caucase du Sud, jusqu’à l’Europe, représente un espace stratégique intégré.
Cette approche implique :
- La stabilité géopolitique de l’Europe est liée à celle de l’Asie centrale.
- La diversification économique est impossible sans corridors intercontinentaux sécurisés.
- La connectivité définit la capacité de projection et l’autonomie.
Kyuchyuk a mis en avant l’importance de l’Accord de partenariat et de coopération renforcé UE–Kazakhstan (EPCA), qui couvre 29 domaines de coopération : commerce, transport, énergie, numérisation, durabilité, etc.
Cet accord constitue la colonne vertébrale institutionnelle de l’essor du Corridor du Milieu. Il démontre que l’Europe et le Kazakhstan ont déjà bâti un cadre structuré pour une coopération à long terme — et non une réponse improvisée aux chocs géopolitiques.
Message clé du député :
« La route transcaspienne est bien plus qu’une connectivité de transport… c’est un corridor d’opportunité, un pont de stabilité et, de plus en plus, un symbole d’autonomie stratégique et de prospérité partagée. »
Dans cette vision, le Corridor du Milieu est à la fois économique et civilisationnel : une artère stabilisatrice dans une région où les routes Est-Ouest traditionnelles sont devenues politiquement fragiles.
Kyuchyuk n’a pas éludé les défis, citant des enjeux critiques :
- Harmonisation réglementaire
- Investissements dans les infrastructures
- Coordination transfrontalière
- Goulots d’étranglement logistiques et coûts élevés
- Contraintes environnementales
- Besoin de meilleure gouvernance et d’innovation
Il a également souligné l’importance du Mémorandum d’entente de 2022 sur les matières premières, les batteries et l’hydrogène renouvelable, reliant directement le corridor au Pacte vert européen.
Implications :
- Le Kazakhstan ambitionne de devenir exportateur d’hydrogène renouvelable.
- L’Europe a besoin de fournisseurs fiables pour les matières premières critiques.
- Les corridors verts définiront les chaînes logistiques durables.
Le futur Corridor du Milieu ne transportera pas seulement des marchandises : il soutiendra la transition écologique des deux continents.
II. Ambassadeur Roman Vassilenko
L’ambassadeur du Kazakhstan auprès de l’UE, Roman Vassilenko, a renforcé ce cadre en mettant en avant le rôle actif du Kazakhstan dans le développement du corridor.
Il a rappelé que le Kazakhstan a toujours été un carrefour de civilisations et de routes commerciales. Aujourd’hui, avec le Corridor du Milieu, le pays est prêt à jouer un rôle de pont encore plus important.
Investissements massifs dans les infrastructures :
- Modernisation à grande échelle des chemins de fer
- Extension des capacités portuaires à Aktau et Kuryk
- Procédures douanières numérisées
- Alignement sur les normes mondiales de transport
Ces efforts montrent la détermination du Kazakhstan à devenir un pays « relié par la terre », transformant sa géographie d’une contrainte en un atout.
III. Aigul Kuspan
Aigul Kuspan (ancienne ambassadrice, membre du Majilis) a rappelé que 2025 marque le 10e anniversaire de l’EPCA, soulignant son importance pour la coopération à long terme.
Points clés :
- 85 % du fret terrestre Est-Ouest passe déjà par le Kazakhstan.
- 35 milliards $ investis dans les infrastructures de transport, avec 15 milliards $ supplémentaires prévus d’ici 2030.
- 13 corridors internationaux traversent le pays.
- 1 700 km de nouvelles voies ferrées en construction.
- Des coentreprises comme Middle Corridor Multimodal Ltd renforcent la coordination avec l’Azerbaïdjan et la Géorgie.
IV. Fabienne Van Den Eede (DG INTPA)
Au nom de la Commission européenne, elle a relié le Corridor du Milieu à la stratégie Global Gateway de l’UE.
Axes stratégiques :
- Coopération climat, eau et énergie
- Connectivité numérique
- Infrastructures physiques et immatérielles
Elle a insisté sur le rôle crucial des infrastructures « douces » (normes, procédures, digitalisation), domaine où l’UE peut avoir un impact rapide.
Annonce : Forum sur le Corridor transcaspien et la connectivité, où l’UE renforcera son engagement avec les partenaires régionaux.
V. Député européen Sergey Lagodinsky
Lagodinsky a formulé l’un des arguments géopolitiques les plus forts :
« Nous devons diversifier. Nous devons éviter que des dépendances dominent nos décisions. »
Il a rappelé la dépendance passée de l’Europe au corridor nord via la Russie — devenue intenable après la guerre en Ukraine.
Pour lui, le Corridor du Milieu n’est plus une option :
- Il est essentiel à la capacité d’action indépendante de l’Europe.
- Il constitue un contrepoids crucial aux vulnérabilités géopolitiques.
« Le Kazakhstan démontre qu’un pays enclavé peut devenir relié, renversant le déterminisme géographique. »
VI. Samuel Doveri Vesterbye
De l’European Neighbourhood Council, il a présenté une analyse géopolitique et logistique détaillée.
Cartographie des corridors mondiaux :
- Corridor nord (via Russie) : non viable
- Corridor iranien : bloqué par les sanctions
- IMEC (Inde–Moyen-Orient–Europe) : encore hypothétique
- Canal de Suez : historiquement dominant mais perturbé par les attaques houthis
Dans ce contexte, il a souligné :
La valeur du Corridor du Milieu augmente non pas parce qu’il est le seul corridor, mais parce que les autres deviennent de plus en plus peu fiables.
Il a déclaré qu’il existe un monde avec « une stratégie multi-corridors »
et a noté : « L’Europe doit se prémunir contre les risques géopolitiques en diversifiant ses flux commerciaux — ce que le Kazakhstan rend possible ».
Matières premières critiques :
Vesterbye a mis en avant un point crucial :
- L’Asie centrale détient des gisements importants de matières premières critiques.
- Ces ressources ne sont pas réparties uniformément dans le monde.
- Les réserves du Kazakhstan complètent les besoins industriels de l’Europe.
Cela positionne le Corridor du Milieu non seulement comme une route de transit, mais comme un corridor de ressources et de chaînes industrielles.
VII. Jasmin Ploner – Perspective de la BERD
Jasmin Ploner, de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), a apporté des éclairages du point de vue du financement du développement.
Elle a souligné que la BERD, à elle seule, a déjà investi 800 millions d’euros au cours des 18 derniers mois, avec des projets récents tels que la modernisation du port d’Aktau.
Alignement sur les normes européennes :
Pour que les marchandises transitant par le corridor accèdent au marché européen, la conformité aux normes ESG, CBAM et aux standards européens est essentielle.
Cela montre une fois de plus que le corridor est bien plus qu’une logistique : c’est un projet d’intégration normative et réglementaire.
VIII. Bauyrzhan Mukayev (Kazakh Invest)
La présentation finale de Bauyrzhan Mukayev (Kazakh Invest) a mis en avant les opportunités d’investissement liées au Corridor, réaffirmant l’ouverture du Kazakhstan aux investisseurs étrangers et son ambition de devenir un hub logistique et industriel régional.
Conclusion
La table ronde a mis en évidence une transformation fondamentale des relations UE–Kazakhstan : l’émergence d’un partenariat stratégique, multidimensionnel, ancré dans la connectivité, la géopolitique et le développement vert.
Le Corridor du Milieu est devenu essentiel à la stratégie de diversification de l’Europe, offrant une alternative viable aux routes politiquement exposées.
Le Kazakhstan se positionne comme un hub « relié par la terre », combinant géographie, investissements massifs et diplomatie équilibrée.
Les instruments européens tels que Global Gateway et l’EPCA soutiennent la coopération à long terme, en apportant financement, expertise et alignement réglementaire.
Les matières premières critiques joueront un rôle déterminant.
La coopération régionale à travers la mer Caspienne et le Caucase du Sud s’approfondit, créant un véritable écosystème de connectivité eurasiatique — et le Kazakhstan y joue un rôle central grâce à sa proximité avec tous ces pays.
La valeur du Corridor du Milieu augmente non parce qu’il est le seul, mais parce que les autres deviennent de plus en plus incertains.
source European Parliament : Strengthening EU–Kazakhstan Connectivity | EUReflect | EUReflect