Depuis le 24 février 2022, date de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’attention du monde s’est concentrée sur les tranchées du Donbass, les missiles sur Kyiv et les discours grandiloquents des chancelleries occidentales. Pourtant, un autre théâtre, souterrain et tout aussi stratégique, se joue loin des caméras : celui du crime organisé. Une guerre dans la guerre, où mafias, barbouzes et trafiquants se disputent un butin fait d’armes, d’influence et d’impunités.
Des assassinats ciblés aux airs de règlement de comptes
Depuis le début du conflit, les deux camps s’accusent mutuellement d’assassinats ciblés de figures politiques, militaires et médiatiques. Si ces opérations peuvent relever du renseignement classique ou des unités spéciales, nombre d’entre elles révèlent des modes opératoires empruntés à la criminalité organisée : véhicules piégés, tueurs à gages, agents doubles, complicités locales. Le meurtre de Daria Douguina, fille du théoricien ultra-nationaliste Alexandre Douguine, en août 2022, a été revendiqué par les services ukrainiens comme une opération stratégique. Mais l’affaire soulève également la question de la porosité entre services secrets et milieux mafieux.
La guerre, une opportunité pour les réseaux mafieux russes et ukrainiens
À mesure que l’État s’effrite dans les zones de combat, le crime organisé prospère. En Ukraine, certaines régions proches du front sont devenues des no man’s land juridiques où les trafics d’armes, de métaux rares ou d’organes prospèrent. Selon plusieurs rapports confidentiels relayés à demi-mot par les diplomates occidentaux, certaines milices pro-russes, notamment en République populaire de Donetsk, sont infiltrées ou carrément dirigées par d’anciens membres du crime organisé local.
Du côté russe, les prisons se sont vidées de leurs profils les plus violents, enrôlés dans les rangs du groupe Wagner en échange d’une grâce. Ces mercenaires à la double casquette – criminels et soldats – ont ramené avec eux des pratiques de terreur mafieuse sur les territoires conquis. Pillages, rackets, disparitions : autant de pratiques dont la ligne entre crime de guerre et délit organisé devient floue.
Espionnage, corruption, et nouveaux réseaux transnationaux
La guerre a aussi ravivé d’anciens circuits. Les mafias russes, notamment les célèbres vory v zakone (les “voleurs dans la loi”), ont réactivé leurs réseaux en Europe de l’Est pour faciliter l’évasion de fonds, le contournement des sanctions ou encore le blanchiment d’argent issu des trafics de guerre. En Ukraine, l’économie de guerre a donné naissance à de nouveaux circuits de corruption, parfois tolérés comme des “maux nécessaires” pour soutenir l’effort militaire.
Quant à l’espionnage, il se nourrit de cette criminalité fluide : passeurs devenus informateurs, trafiquants reconvertis en logisticiens du renseignement. Les lignes de front ne sont plus uniquement physiques : elles se tracent aussi dans les ports, les entrepôts et les banques offshore.
Vers une recomposition criminelle post-conflit ?
Ce que la guerre a réveillé ne disparaîtra pas aisément. Les spécialistes de la sécurité internationale redoutent une recomposition des mafias eurasiennes à la faveur du chaos. Une fois la guerre finie – si elle finit – les armes ne se tairont peut-être pas tout à fait. Elles passeront simplement d’un champ de bataille à un autre, plus discret, plus insidieux : celui du crime.
Dans cette guerre hybride, où les États se comportent parfois comme des mafias et les mafias comme des États, le brouillard de guerre ne se lève jamais tout à fait.
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