La rumeur s’insinue à peine, mais l’idée flotte déjà dans l’air, chargée de nostalgie autoritaire : relocaliser certains détenus français dans des territoires ultramarins éloignés — Saint-Pierre-et-Miquelon, les Kerguelen, voire Mayotte — au nom d’un impératif d’éloignement, de discipline, de paix pour les villes. L’ombre du bagne refait surface, et avec elle, une certaine France.
Ce fantasme d’”exil utile” rappelle une époque où l’on pensait résoudre les tensions sociales en les repoussant au loin. Comme si l’on pouvait contenir la violence urbaine à coups de géographie. Comme si le bannissement était une solution politique.
Le retour du refoulé colonial
Car l’Histoire, toujours, nous rattrape. Ce projet — encore officieux, flottant entre les lignes des plateaux télé et des commissions parlementaires — a un précédent : la déportation massive des insurgés algériens en Guyane, dès les années 1865. Beaucoup y furent envoyés sans jugement équitable, logés dans des camps, utilisés comme main-d’œuvre dans des conditions souvent inhumaines. L’État, à défaut d’intégrer, préférait éloigner.
Envoyer des détenus français, aujourd’hui, vers des confettis ultramarins, serait rejouer à l’envers le vieux théâtre colonial : faire de ces îles non plus des points de lien avec la République, mais des marges sacrifiées à sa paix intérieure. À force de vouloir préserver les centres, on condamne les périphéries à devenir des zones d’oubli.
La fiction sécuritaire contre la réalité pénitentiaire
Il faut dire que l’idée plaît à une certaine droite dure, qui rêve de “zones carcérales hors-sol”, où les détenus — souvent jeunes, souvent racisés — seraient, selon leurs mots, “déconnectés de leurs réseaux”. C’est mal connaître la sociologie carcérale, et pire encore : c’est instrumentaliser les territoires ultramarins comme de simples extensions disciplinaires.
Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel francophone de l’Atlantique Nord, n’a ni les infrastructures, ni le climat, ni les moyens pour devenir un centre pénitentiaire expérimental. Quant à Mayotte ou la Guyane, déjà surchargées socialement, que dire d’un projet qui y enverrait des détenus venus de métropole, comme dans un énième transfert de population sans consultation locale ?
Vers une éthique républicaine de la prison
La prison doit rester un lieu de privation de liberté contrôlée, humaine, encadrée par le droit, et non une solution de relégation géographique. L’éloignement forcé détruit les liens familiaux, entrave les processus de réinsertion, et revient à punir deux fois ceux qui, souvent, sont déjà les plus marginalisés.
Et derrière cette tentation du bagne moderne se cache un aveu d’échec : échec de l’école, du logement, de la politique de la ville, que l’on croit résoudre par une carte postale disciplinaire.
Conclusion :
Rêver d’envoyer les détenus « ailleurs », c’est rejouer le roman honteux de la relégation coloniale. La République ne se grandit pas en se souvenant de ses anciennes marges comme d’un terrain d’expérimentation carcérale. Elle se grandit en réformant avec justice, et non en punissant à distance
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