C’était en 2009, mais cela semble appartenir à une autre époque. The September Issue, documentaire culte de R.J. Cutler, levait le voile sur les coulisses du numéro de septembre du Vogue américain, orchestré d’une main de fer gantée de soie par Anna Wintour. Pendant une heure trente, le spectateur pénétrait dans un monde feutré, vertical, spectaculaire : celui de la mode pensée comme culture, pouvoir et hiérarchie.
Aujourd’hui, le film fascine encore — mais il apparaît aussi comme une capsule temporelle. À l’heure où TikTok impose ses tendances en 24 heures, où les journalistes sont remplacés par des “créateurs de contenu”, et où les défilés se consomment par reels interposés, The September Issue agit comme un miroir d’un monde révolu. Celui où le goût se décidait dans un bureau de Condé Nast, et non dans les stories d’influenceurs en front row.
Le journalisme de mode comme sacerdoce aristocratique
Le film montrait une rédactrice en chef en stratège impériale, une Grace Coddington en génie romantique, des shootings élaborés comme des tableaux, et des choix éditoriaux pesés avec la gravité d’une encyclique papale. C’était la mode comme institution, lente, élitiste, méticuleuse. Un monde où le papier glacé imposait encore ses verdicts, et où l’influence se méritait à coups de déjeuners avec Prada, pas de hashtags.
Réseaux sociaux : démocratisation ou confusion du goût ?
Depuis, les réseaux sociaux ont tout balayé : le rythme, les formats, la hiérarchie des voix. Les podiums sont devenus des spectacles mondialisés, les journalistes de mode sont concurrencés (et parfois fascinés) par des profils anonymes qui cumulent millions de vues et zéros au cachet. La critique mode s’est liquéfiée dans les stories, tandis que la curation s’est déplacée vers l’algorithme. L’autorité d’un Vogue s’est diluée, et avec elle, une certaine idée de la mode comme langage visuel construit.
Pour le meilleur ? Pas toujours. La vitesse et la visibilité n’ont pas remplacé la profondeur. Trop de mode tue la mode : les collections se succèdent sans mémoire, les looks deviennent viraux puis disparaissent, et l’instantanéité prime sur la réflexion. Ce que The September Issue célébrait — la lente élaboration du sens — a disparu sous les filtres.
Un mythe toujours actif, une nostalgie productive
Et pourtant, The September Issue reste une référence. Dans les écoles de mode, chez certains jeunes journalistes, le film fait figure de Madeleine de Proust professionnelle : il rappelle que la mode n’est pas qu’une industrie, mais aussi un regard, une mise en tension entre l’air du temps et l’éternité. Un geste éditorial. Ce n’est pas un hasard si certaines plateformes — System, Vestoj, The Gentlewoman — tentent encore de penser la mode avec lenteur, comme un art à part entière.
Une question d’héritage, pas de retour
Non, on ne fait plus du journalisme de mode “comme dans The September Issue“. Et peut-être est-ce bien ainsi. Mais l’héritage du film persiste, comme un rappel discret : la mode, pour exister vraiment, doit être regardée, pensée, mise en forme. Non pas seulement likée. Car entre la story et le style, il y a encore un monde à habiter.
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