Il y a dans les librairies parisiennes, ces derniers temps, un phénomène discret mais éloquent : les rayons de romances littéraires — souvent écrites par des femmes, pour des femmes — ne désemplissent pas. De Sally Rooney à Jane Austen en passant par les sagas contemporaines de littérature sentimentale haut de gamme, les héroïnes tombent amoureuses d’hommes qui n’existent pas. Ou plus exactement : d’hommes que la réalité ne leur offre plus. Cela s’appelle le Book boyfriends.
Ce n’est pas nouveau, mais cela semble s’intensifier. Alors que les applications de rencontres peinent à produire autre chose que du malaise ou de la lassitude, le roman, lui, promet encore la rencontre, le trouble, l’éveil. Et une question s’impose, presque malgré nous :
les femmes se tournent-elles vers la fiction parce que les hommes, dans le réel, les déçoivent ?
Des amours déconnectées
Il y a une forme de fatigue dans les discours féminins sur les relations : fatigue du ghosting, de l’immaturité, de la mollesse affective, du manque d’attention. L’homme moderne, souvent bien intentionné mais mal outillé, semble pris entre deux injonctions : ne pas dominer, mais séduire ; ne pas être toxique, mais viril ; ne pas être banal, mais disponible. Résultat : l’homme réel flotte, et la femme réelle s’ennuie.
C’est alors que surgit le héros littéraire : le Mr Darcy toujours capable de changer par amour, le Gabriel Oak patient et intègre, le Connell de Normal People, émotif mais loyal. Des hommes blessés, complexes, mais disponibles à la transformation, à la parole, au lien. Des hommes écrits, donc idéalisés, mais étrangement plus crédibles que les profils Tinder.
La littérature comme refuge affectif
Il ne s’agit pas d’un simple fantasme. C’est un déplacement stratégique : quand la vie déçoit, l’imaginaire devient un lieu politique. Le roman devient une chambre à soi — mais cette fois, une chambre sentimentale. Les héroïnes y sont désirées, comprises, vues.
Et les lectrices, elles, vivent ce que la société ne leur accorde plus : la délicatesse, la lenteur, l’attention à la subjectivité féminine.
Le roman n’est pas là pour remplacer la vie, mais pour réparer ce que la vie n’a pas su offrir. Il invente des hommes qui écoutent, qui doutent, qui agissent par amour sans pour autant écraser. Et cela, dans le monde d’aujourd’hui, c’est devenu révolutionnaire.
Un désenchantement romantique ?
Cela ne signifie pas que toutes les femmes ont renoncé. Mais il y a, dans cette fuite vers la fiction, une forme de résistance douce à la brutalité contemporaine des rapports. Une nostalgie, peut-être, d’un romantisme plus incarné, plus lent, plus noble.
Et si les hommes veulent encore séduire, il leur faudra peut-être un jour se réconcilier avec leurs propres contradictions, et lire eux aussi ces romans qu’ils snobent.
Conclusion : les femmes ne demandent pas la perfection — juste un peu plus que ce qu’elles trouvent.
L’amour, dans les livres, n’est pas parfait. Mais il est écrit, pensé, dialogué. Et c’est cela, peut-être, que beaucoup de femmes recherchent : non pas des princes, mais des personnages. Moins d’hommes réels, plus d’hommes profonds.
Le roman ne remplace pas la vie. Il rappelle juste qu’elle pourrait être mieux écrite.
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