Il est des formules qui traversent les siècles avec la netteté d’un couperet. « L’homme est un loup pour l’homme » — homo homini lupus. L’expression, empruntée au dramaturge latin Plaute, fut reprise et popularisée au XVIIe siècle par Thomas Hobbes dans son monumental Leviathan. Elle dit la guerre, la rivalité, l’instinct de survie. Elle dit surtout la défiance.
À l’heure où nos sociétés occidentales s’enveloppent d’un discours sur la bienveillance, la santé mentale et l’inclusivité, la vieille sentence hobbesienne résonne comme une provocation. Serions-nous, malgré nos chartes éthiques et nos comités de vigilance, restés fidèles à notre nature prédatrice ?
Le pessimisme fondateur
Chez Hobbes, le constat n’est pas moral, il est anthropologique. À l’état de nature, écrit-il, l’homme est mû par le désir, la peur et la recherche de puissance. L’absence d’autorité commune engendre une « guerre de tous contre tous ». Ce n’est pas la cruauté qui fonde le chaos, mais l’égalité des vulnérabilités : chacun peut tuer l’autre.
On comprend mieux, dans ce cadre, la nécessité du contrat social : pour survivre, l’homme aliène une part de sa liberté au profit d’un souverain. L’État naît d’une angoisse. La civilisation, d’une peur.
Le loup, ou le miroir
Mais faut-il prendre la métaphore au pied de la lettre ? Le loup, animal social et hiérarchisé, coopère autant qu’il chasse. En cela, la formule trahit peut-être davantage nos fantasmes que la zoologie.
Jean-Jacques Rousseau, grand contradicteur de Hobbes, soutenait dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes que l’homme naturel est fondamentalement bon, corrompu par la société. Là où Hobbes voit la violence originelle, Rousseau voit la perversion sociale.
Entre ces deux pôles — pessimisme lucide et optimisme blessé — notre modernité hésite.
L’ère numérique : une nouvelle jungle ?
Il suffit d’observer les réseaux sociaux pour douter de notre innocence. La meute s’y forme en quelques minutes ; l’indignation s’y transforme en chasse ; l’erreur devient faute capitale. La violence n’est plus physique, mais symbolique. Elle exclut, elle humilie, elle efface.
Et pourtant, dans le même espace numérique, naissent des solidarités inédites, des élans collectifs, des réhabilitations. Le loup y côtoie l’agneau, parfois dans le même individu.
Une phrase, une tentation
Dire que l’homme est un loup pour l’homme, c’est céder à la tentation du désenchantement. C’est regarder l’histoire — ses guerres, ses trahisons, ses exploitations — et y lire une continuité. Mais c’est aussi oublier que l’homme est capable de droit, d’art, de soin.
Peut-être la formule de Plaute n’est-elle pas un verdict, mais un avertissement. Une phrase pour conjurer ce que nous pourrions devenir si nous renoncions à l’effort moral.
L’homme est un loup pour l’homme — parfois.
Mais il est aussi celui qui apprivoise le loup.
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