Rarement une ministre de la Justice aura autant cristallisé d’attaques, d’éloges, de fantasmes. Pour les uns, Christiane Taubira incarne l’intelligence flamboyante, l’indépendance d’esprit et l’engagement républicain. Pour d’autres, elle fut l’icône d’une gauche déconnectée, volontiers provocatrice, et même — osons le mot qui rôde dans les couloirs les plus droits de la République — une “indépendantiste déguisée”, étrangère à la tradition française.
Alors, Taubira a-t-elle affaibli la justice ? Ou bien a-t-elle simplement dérangé une certaine idée de l’autorité, trop souvent confondue avec l’immobilisme ?
Un engagement littéraire et politique
Christiane Taubira, c’est d’abord une voix. Grave, dense, parfois lyrique, toujours cultivée. Formée à l’économie, imprégnée de poésie, son discours politique relève davantage de Césaire que de Jules Ferry. Ce style, à lui seul, l’a rendue suspecte dans les rangs conservateurs, trop prompts à voir dans la culture antillaise une étrangeté incompatible avec “l’universalisme à la française”.
Et pourtant : élue de la République, parlementaire aguerrie, puis garde des Sceaux entre 2012 et 2016, elle n’a jamais prôné la rupture avec la France. Son “indépendantisme” supposé est une lecture malhonnête d’un engagement pour la mémoire, l’égalité et une décolonisation morale, non territoriale.
Le mariage pour tous : un acte, un mythe, une haine
C’est dans le combat pour le mariage pour tous que Taubira a concentré les passions. Elle en fut la voix la plus éloquente, la plus brillante, la plus attaquée aussi. Sa stature oratoire, qui aurait dû faire honneur à la République, a souvent été perçue comme condescendante, élitiste. Une femme noire, lettrée, libre dans un ministère régalien : trop de symboles pour certains.
Elle devient alors le bouc émissaire d’une France inquiète de son identité. Qu’on l’accuse de laxisme judiciaire, de favoriser les “délinquants”, voire de “défaire la justice” en dit plus long sur nos angoisses collectives que sur son bilan effectif.
Un bilan pénal contesté, mais pas illégitime
Il faut pourtant poser les faits. Christiane Taubira n’a jamais supprimé les peines, mais elle a défendu une justice moins carcérale, plus intelligente, plus moderne. Elle a introduit la contrainte pénale, renforcé l’individualisation des peines, et œuvré à désengorger des prisons surpeuplées. Cela a-t-il affaibli la justice ? Certains y ont vu une démission de l’État face à la violence. D’autres, un effort courageux de rééquilibrage.
En vérité, le chantier était titanesque, les moyens faibles, et l’administration souvent réticente. Taubira n’a pas “coulé la justice” : elle a tenté d’y mettre un peu d’éthique et de souffle, dans un cadre politique étroit.
La liberté comme point d’orgue
Ce qui dérange, au fond, c’est moins ce qu’elle a fait que ce qu’elle est : une femme politique indisciplinée, refusant la soumission partisane, cultivant une parole rare et fière dans un champ souvent plat et convenu. Elle a quitté son ministère sans se renier, refusant de cautionner l’état d’urgence à rallonge et les dérives sécuritaires.
Alors non, Christiane Taubira n’est pas une “indépendantiste qui a fait couler la justice”. Elle est une ministre libre qui a divisé. Ce n’est pas la même chose.
Conclusion :
La justice française n’allait déjà pas bien avant Christiane Taubira. Elle allait mal autrement. Son passage fut un élan, une tentative, peut-être trop littéraire, trop subtile pour un pays qui réclame des certitudes. On ne peut pas l’aimer à moitié : c’est là toute sa force, et sa faiblesse politique.
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