Dans les amphithéâtres rutilants des grandes écoles françaises — HEC, Polytechnique, ESSEC, Centrale —, une injonction revient comme un mantra bienveillant : « Soyez vous-mêmes. Ayez confiance. L’authenticité est votre meilleure arme. »
Professeurs inspirés, conférenciers charismatiques et coachs de carrière déclinent cette promesse d’un avenir radieux où la sincérité serait enfin valorisée. Mais derrière ce discours apaisant, une question s’impose : est-ce suffisant ? L’authenticité est-elle, aujourd’hui, une stratégie gagnante dans un monde économique aussi codifié que concurrentiel ?
L’époque, il est vrai, semble réclamer plus d’humain. On vante les soft skills, la vulnérabilité, le leadership empathique. Le costume-cravate a cédé la place au col roulé bien coupé, la verticalité au management horizontal. Tout pousse à croire que la transparence intérieure peut désormais rivaliser avec l’excellence académique. Et pourtant.
Dans les couloirs feutrés du conseil stratégique, de la finance de marché ou des cabinets ministériels, la réalité est autrement rugueuse. Être naturel, c’est bien. Mais maîtriser les codes implicites, savoir se conformer aux attentes floues, endosser les postures invisibles de la réussite sociale — c’est souvent ce qui distingue les parcours qui plafonnent de ceux qui s’élèvent. Ce que l’on appelle aujourd’hui « authenticité » est parfois un luxe réservé à ceux qui ont déjà gagné.
Pour un jeune diplômé, même issu d’une grande école, l’entrée dans le monde professionnel reste une performance. On jauge moins ce que l’on est que ce que l’on projette. Les entretiens de recrutement, les prises de parole, les premiers postes en entreprise sont des épreuves de représentation autant que de compétence. L’authenticité sans stratégie peut apparaître naïve ; la confiance sans réseaux, insuffisante.
Ce paradoxe pèse sur une génération brillante mais lucide. Elle sent bien que le monde réclame autre chose que des CV parfaits, mais que le naturel, quand il n’est pas parfaitement calibré, se retourne parfois contre celui qui le porte. Faut-il alors se trahir ? Non. Mais il faut savoir composer. Être authentique, oui — mais avec intelligence, avec discernement, avec la conscience que le naturel aussi, parfois, se travaille.
Peut-être faut-il enfin enseigner cela dans les grandes écoles : que l’authenticité n’est pas un mot d’ordre mais un art. Un équilibre délicat entre sincérité et stratégie, entre présence à soi et adaptation au réel. Car dans un monde incertain, il ne s’agit pas seulement d’être soi, mais d’apprendre à devenir celui ou celle que la complexité du monde appelle — sans se perdre en chemin.
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