Il y a parfois, dans la Ve République, un parfum de déjà-vu qui flotte comme une vapeur d’archives. Jeudi, à Varces, près de Grenoble, Emmanuel Macron a révélé les contours de son nouveau « service national », un dispositif volontaire censé remplacer ce que fut, dans l’imaginaire collectif, le vieux service militaire et ce que ne fut jamais vraiment le SNU : une aventure solide, lisible, fédératrice.
Le chef de l’État, fidèle à sa rhétorique de continuité historique réinventée, s’est voulu clair : la France ne reviendra pas à la conscription, à cette armée de fils de famille et de fils d’ouvriers alignés dans les mêmes chambrées. « Nous ne pouvons pas revenir au temps de la conscription », a-t-il tranché, comme on ferme la porte d’un passé trop lourd pour être ressuscité. Place, donc, à un service volontaire, une nuance sémantique qui suffit déjà à réconcilier notre époque avec elle-même — l’engagement, oui, mais à la carte.
Dans un monde « où la force prime sur le droit », selon les mots présidentiels, le pays devrait se préparer aux chocs majeurs qui rôdent à la périphérie de nos certitudes bourgeoises. Crises, menaces, ruptures : le vocabulaire était martial mais feutré, conçu pour ne pas effaroucher la jeunesse qu’il cherche à séduire autant qu’à discipliner. Car c’est bien là, dans ce fragile équilibre entre appel à la mobilisation et refus du spectaculaire, que réside l’ambition réelle du dispositif : retisser, fût-ce symboliquement, un pacte entre la nation et ses armées.
Les chiffres, d’abord.
En 2026, 3 000 jeunes seulement pourront intégrer ce nouveau parcours, une estimation qualifiée de « réaliste » par l’état-major. On ne peut s’empêcher d’y voir le paradoxe discret d’une armée moderne : moins de troupes, mais davantage d’exigence narrative. L’objectif, néanmoins, est affiché avec l’assurance des plans quinquennaux : 10 000 volontaires par an en 2030, 42 500 en 2035. Avec les effectifs des dispositifs existants — service militaire volontaire, service militaire adapté — la France atteindrait alors la barre symbolique des 50 000 jeunes encadrés par l’institution militaire.
Une mécanique ambitieuse, donc, qui laisse entrevoir un pays cherchant à réhabituer sa jeunesse à l’idée de la défense, tout en évitant la brutalité d’un retour à l’obligation. Car l’obligation, le président ne l’écarte qu’à moitié. Dans le scénario noir, celui que l’on évoque pour mieux conjurer, le Parlement pourrait décider de mobiliser « au-delà des volontaires ». La porte n’est pas fermée, seulement entrouverte — comme souvent.
Reste que ce nouveau service national se veut avant tout un espace de formation, de cohésion, presque une fabrique civique. Une tentative de revalorisation morale au moment où le pays s’observe dans le miroir, inquiet mais déterminé, persuadé qu’il lui faut redevenir « prêt » — à quoi, exactement, nul ne le dit vraiment.
Au fond, le dispositif pourrait bien incarner ce que la France fait de mieux : réinventer hier dans une version acceptable pour aujourd’hui. Ni nostalgie, ni disruption totale. Juste ce qu’il faut de continuité et d’audace pour donner l’illusion d’un grand tournant national, sans jamais trop s’en éloigner. Une gymnastique délicate, presque élégante — et profondément française.
Avez-vous trouvé cet article instructif ? Abonnez-vous à la newsletter de notre média EurasiaFocus pour ne rien manquer et recevoir des informations exclusives réservées à nos abonnés : https://bit.ly/3HPHzN6
Did you find this article insightful? Subscribe to the EurasiaFocus newsletter so you never miss out and get access to exclusive insights reserved for our subscribers: https://bit.ly/3HPHzN6