Un réalignement géopolitique majeur en Afrique du Nord
Ce qui semblait improbable il y a quelques années devient aujourd’hui un fait stratégique : le maréchal Khalifa Haftar, longtemps soutenu par Moscou, Le Caire et des puissances occidentales, se rapproche désormais d’Ankara. Une transformation radicale dans l’échiquier libyen, révélatrice d’un repositionnement profond des équilibres de pouvoir en Méditerranée orientale.
Ce basculement s’opère malgré l’opposition historique de la Russie, de l’Égypte, des États-Unis et de certains États européens. Une dynamique que les analystes turcs qualifient désormais de « victoire de la patience stratégique » et de « triomphe de la raison d’État turque ».
Retour en arrière : une intervention décisive en 2019
À l’époque, la Libye sombrait dans le chaos. Divisée en deux administrations rivales, soutenues par des puissances étrangères, le pays risquait de tomber entièrement sous le contrôle des milices pro-Haftar, épaulées par la Russie (notamment via le groupe Wagner), la France, et les Émirats arabes unis.
Mais à la surprise générale, la Turquie lança une intervention militaire secrète, coordonnée par son service de renseignement (MIT). À travers une logistique discrète, mais massive (navires, blindés, conseillers militaires), Ankara permit au gouvernement d’union nationale de Tripoli de tenir bon. Cette opération a marqué un tournant stratégique majeur.
Des accords maritimes au cœur du jeu
L’un des objectifs principaux d’Ankara : sécuriser la Méditerranée orientale face à l’encerclement grec-israélo-égyptien. Ainsi naquit l’accord de délimitation maritime Turquie-Libye (MEP), reconnu par l’ONU, redéfinissant les zones économiques exclusives (ZEE) en Méditerranée.
Cet accord mit Athènes en furie et provoqua de nombreuses manœuvres diplomatiques et militaires pour le contrecarrer. Mais aujourd’hui, il est consolidé par un éventuel accord similaire entre la Libye et l’Italie, avec Ankara en médiateur stratégique.
Vers une alliance quadripartite Turquie-Libye-Italie-Égypte ?
Les récents signaux envoyés depuis Ankara et Le Caire suggèrent un rapprochement historique entre la Turquie et l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi. Autrefois ennemis jurés depuis la chute de Morsi, les deux pays semblent désormais poussés par des intérêts stratégiques communs en Méditerranée et en Afrique du Nord.
Un format dit « 4+1 » (Turquie, Libye, Italie, Égypte + potentiellement l’Algérie) est à l’étude, créant une plateforme de coopération régionale sans précédent. Cela relèguerait la Grèce et ses alliés à un rôle marginal, même dans leurs propres projections maritimes.
Pourquoi ce timing ? Le contexte international pèse lourd
La pression internationale sur Israël s’intensifie, la guerre à Gaza redistribue les cartes diplomatiques, et la 69e Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2025 pourrait marquer un tournant sur la scène internationale. Ankara anticipe cette nouvelle ère, plaçant ses pions avec rigueur.
De plus, les relations renforcées entre la Turquie et l’Italie, notamment via la Première ministre Giorgia Meloni, facilitent une coordination sur le dossier libyen. Sur fond de coopération en défense, énergie et contrôle des flux migratoires, Rome voit dans cette alliance un levier stratégique pour l’Union européenne.
La Grèce isolée, Israël recalibré ?
Athènes, qui comptait sur son axe Israël-Chypre pour contrebalancer Ankara, se retrouve aujourd’hui marginalisée. Les projets d’exploitation gazière israélo-grecs sont menacés par cette nouvelle alliance. Et surtout, si l’Égypte finit par signer un accord avec la Turquie, l’axe maritime turco-libyen-italo-égyptien bloquera de facto l’accès à l’est de la Méditerranée à toute puissance non-alignée.
Conclusion : Ankara rebat les cartes de la Méditerranée
Ce que nous observons n’est pas seulement un repositionnement tactique, mais une refonte complète de la diplomatie méditerranéenne, avec la Turquie en maître d’œuvre discret mais efficace. L’évolution de Haftar, la stabilisation de Tripoli, le verrouillage des routes maritimes et le dialogue inédit avec Le Caire forment un coup stratégique d’envergure régionale et globale.
Les conséquences ? Un basculement de l’équilibre des forces vers le Sud, une UE divisée, une OTAN fragmentée, et une Méditerranée orientale qui devient un théâtre central des rivalités du XXIe siècle.
La Turquie, avec patience, méthode et calcul stratégique, redéfinit son rôle non plus comme puissance régionale, mais comme acteur incontournable des grandes manœuvres eurasiatiques.
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