Vingt-trois ans après ce discours devenu légendaire – ou infâme, c’est selon – dans lequel George W. Bush traçait, devant le Congrès, un “axe du Mal” reliant l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord, le monde semble toujours en convalescence d’une blessure morale infligée par les certitudes messianiques de Washington. C’était le 29 janvier 2002 : un président américain, encore englué dans les cendres du 11-Septembre, redessinait la carte du monde à l’encre noire d’une rhétorique apocalyptique.
Dans l’arrière-fond, une autre figure – plus feutrée, plus tragique peut-être – se dessine : celle de Colin Powell, ancien général, ancien secrétaire d’État, devenu malgré lui le visage tragique d’un mensonge d’État. Son intervention au Conseil de sécurité des Nations Unies, le 5 février 2003, brandissant une fiole censée symboliser des armes de destruction massive irakiennes, est aujourd’hui classée au panthéon des gestes politiques les plus embarrassants du XXIe siècle. Powell lui-même, rongé par le doute jusqu’à sa mort en 2021, confiera plus tard que ce moment fut “une tache” sur sa carrière.
Et pourtant, nous vivons encore dans les marges de cette fiction devenue politique étrangère. Les conséquences en 2025 ? Elles sont innombrables, insidieuses et profondes.
Une géopolitique fracturée
Le Moyen-Orient reste, malgré les tentatives de normalisation, une poudrière post-américaine. L’Irak, démocratie fantôme, vit sous la coupe de factions rivales. L’Iran, renforcé paradoxalement par la chute de Saddam Hussein, a étendu son influence de Damas à Sanaa. Quant à la Corée du Nord, loin de l’effet de dissuasion espéré, elle a consolidé son statut de puissance nucléaire marginale mais menaçante.
Et les États-Unis ? Ils ont laissé derrière eux le doux rêve de la “nation indispensable”. L’Afghanistan – que les troupes américaines ont quitté en 2021 dans un chaos quasi shakespearien – est aujourd’hui dirigé par un régime autoritaire, cyniquement courtisé par la Chine et la Russie.
Le retour du soupçon occidental
Mais plus encore que les conséquences militaires ou diplomatiques, c’est l’érosion de la parole occidentale qui résonne comme la véritable tragédie. L’Axe du Mal fut le début d’une décennie où la guerre se faisait au nom du Bien, où l’idéologie prenait le pas sur les faits. Résultat : une génération entière de jeunes adultes – en Europe comme au Moyen-Orient – a grandi dans la méfiance, voire le mépris, à l’égard des institutions internationales, des ONG humanitaires, et même des droits de l’homme, perçus désormais comme des masques hypocrites de l’hégémonie occidentale.
Ce soupçon plane encore aujourd’hui sur les interventions humanitaires, sur les politiques migratoires, sur le soutien à l’Ukraine ou à Taïwan. Les peuples ont bonne mémoire. La démocratie, lorsqu’elle est imposée sous les bombes, laisse un goût de fer et de sable.
Le grand désenchantement libéral
Le plus cruel, peut-être, est ce que l’on n’ose plus nommer : la fin de la foi libérale. Powell incarnait une certaine Amérique — disciplinée, multiraciale, croyant aux institutions. En le voyant prononcer ce discours truqué devant les Nations Unies, c’est tout un monde qui s’est effondré. Un monde où les faits comptaient. Où les promesses de liberté n’étaient pas prétexte à l’extraction de pétrole ou à la revanche des faucons.
En 2025, l’Occident a perdu cette boussole morale. Les réseaux sociaux ont achevé de disloquer le discours rationnel. Les complotismes prospèrent sur les ruines d’une vérité longtemps manipulée. L’autorité a changé de camp, passant des chancelleries aux algorithmes, des diplomates aux influenceurs géopolitiques auto-proclamés.
Conclusion ? Le XXIe siècle est né en Irak, non pas sur les ruines de Babylone, mais sur celles de notre crédibilité. L’Axe du Mal n’était pas tant une réalité géopolitique qu’un miroir tendu à nos propres contradictions. Et vingt ans plus tard, il semble que le Mal – ce concept que Bush croyait avoir localisé – s’est dissous dans les rouages mêmes de la modernité : confusion, relativisme, désenchantement.
Il ne s’agit plus de désigner un axe, mais de se demander : qui osera encore parler au nom du Bien ?
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