C’est un petit reporter à la houppette blonde, flanqué d’un chien blanc et d’un trench beige, qui a conquis le monde. Depuis sa première apparition en 1929 dans Le Petit Vingtième, Tintin est devenu bien plus qu’un héros de bande dessinée : il est un totem culturel, un produit d’exportation belge à la finesse inégalée, et peut-être l’une des œuvres graphiques les plus influentes du XXe siècle. Traduite en plus de 120 langues, vendue à plus de 250 millions d’exemplaires, la série d’Hergé dépasse les frontières de la francophonie pour toucher ce qu’aucun diplomate n’aurait pu imaginer : l’imaginaire universel.
Une ligne claire, un monde trouble
L’esthétique de Tintin, dite « ligne claire », n’est pas qu’un style graphique : c’est une éthique du dessin, un art de la lisibilité. À l’heure des comics saturés et des mangas en flux permanent, le style d’Hergé reste d’une modernité troublante : dépouillé, net, presque silencieux. Et pourtant, sous cette clarté visuelle, ce sont des récits d’aventure teintés de politique, d’ironie et parfois d’ambiguïtés coloniales qui s’égrènent. Car Tintin, c’est aussi cela : une œuvre qui a su évoluer avec son époque, parfois en la devançant, parfois en la reflétant crûment.
Un miroir européen dans un monde en mouvement
Hergé dessine l’Europe comme un centre qui regarde vers l’extérieur : l’Afrique, l’Amérique latine, le Proche-Orient, la Chine… Mais ce regard, s’il fut parfois teinté d’ethnocentrisme (le fameux Tintin au Congo en témoigne), s’est affiné au fil des albums. Le Lotus Bleu, influencé par son amitié avec Tchang Tchong-Jen, marque un tournant humaniste. Le XXe siècle, avec ses guerres, ses révolutions et ses dictatures, traverse l’œuvre en filigrane. Tintin au pays des Soviets, Le Sceptre d’Ottokar, L’Affaire Tournesol : autant de récits qui dessinent une carte géopolitique aussi naïve qu’audacieuse.
Un héritage artistique mondial
Dans les écoles d’arts graphiques japonaises comme dans les studios Pixar, le nom d’Hergé résonne avec respect. Spielberg lui-même, en adaptant Le Secret de la Licorne en 2011, a salué une « perfection de la narration visuelle ». En Amérique latine, en Chine ou au Maghreb, Tintin est lu, adapté, parfois détourné. Il est devenu une sorte de mythe européen globalisé, une preuve que la BD peut être à la fois populaire et savante.
Tintin, ou l’art d’être apolitique dans un monde politique
Si Tintin a traversé les époques, c’est aussi parce qu’il incarne une forme de neutralité engageante : ni cynique, ni militant, mais foncièrement curieux, porté par une soif de vérité et une droiture morale qui tient plus du scout que du révolutionnaire. Cette posture, en apparence candide, a permis à l’œuvre de traverser les régimes, les sensibilités et les décennies sans trop perdre de son aura.
L’héritage belge comme élégance du silence
Il est rare qu’un pays aussi discret que la Belgique ait produit une icône aussi universelle. Tintin, avec son humour feutré, ses paysages précis et ses personnages aux noms improbables (de la Castafiore au capitaine Haddock), est une synthèse du génie belge : modeste, cosmopolite, ironique. En ce sens, Les Aventures de Tintin sont peut-être l’œuvre européenne par excellence : en quête d’ordre dans un monde en désordre, en recherche de vérité sans jamais tomber dans le dogme.
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