Riyad, Doha, Abou Dhabi — Fidèle à sa stratégie du spectaculaire et du contrepied, Donald Trump, de retour à la Maison-Blanche depuis janvier, a entamé cette semaine une tournée express au Moyen-Orient, mêlant annonces économiques à dix chiffres et coups diplomatiques déroutants, à la frontière du pragmatisme brut et de la provocation assumée.
L’ancien promoteur devenu président semble, plus que jamais, vouloir redessiner les contours d’un Moyen-Orient à l’image de sa vision : marchand, transactionnel, vertical, débarrassé des précautions diplomatiques habituelles.
Un “new deal” énergético-militaire à l’américaine
C’est à Riyad, dans l’écrin feutré du palais royal, que Trump a donné le ton de son offensive économique : un engagement spectaculaire de 600 milliards de dollars d’investissements saoudiens aux États-Unis, répartis entre énergie, armement, technologies de pointe et infrastructures. Dans les coulisses, ses conseillers revendiquent déjà « le plus grand deal jamais conclu entre Washington et Riyad ».
Les ventes d’armement — cœur battant de cette tournée — culminent à 142 milliards de dollars, confirmant l’Amérique comme le fournisseur incontournable d’une région encore obsédée par ses rivalités militaires. À Doha, même musique : Qatar Airways a signé une commande record de 160 Boeing, consolidant une alliance économique déjà éprouvée, dans un ballet de contrats parfaitement huilé.
Syrie : levée de sanctions et bascule diplomatique
Mais c’est sans doute sur le terrain diplomatique que Trump a le plus dérouté ses partenaires traditionnels. À Riyad, dans un geste qualifié d’« historique » par ses proches et d’« imprudent » par ses détracteurs, le président américain a rencontré Ahmed al-Sharaa, nouveau maître de Damas, ancien membre d’une faction islamiste passée dans le giron américain.
À la clé : la levée des sanctions imposées à la Syrie depuis 1979, en échange d’engagements spectaculaires de Damas à normaliser ses relations avec Israël et à éradiquer le terrorisme sur son territoire. Un revirement géopolitique majeur, accueilli avec circonspection par Tel-Aviv, qui observe avec méfiance ce rapprochement opéré dans les salons dorés du Golfe.
Gaza : le fantasme trumpien d’un “Las Vegas du Levant”
Dans un registre plus déroutant encore, Trump a évoqué, depuis Doha, son projet de transformation radicale de la bande de Gaza, qu’il rêve de convertir en “zone de liberté” à l’américaine, sorte de Dubaï reconfiguré sur les ruines d’un conflit inextricable.
Une déclaration qui a suscité un tollé immédiat parmi les chancelleries européennes et les ONG, dénonçant une tentative grossière de “déplacement économique maquillé” des Palestiniens sous couvert de développement. Dans les salons feutrés de Doha, certains conseillers de Trump ont même évoqué « la Riviera du Proche-Orient », dans une rhétorique qui frôle l’absurde postmoderne.
Trump, maître du théâtre diplomatique
À travers cette tournée, Trump poursuit, en creux, une logique déjà éprouvée durant son premier mandat : celle d’un Moyen-Orient pacifié à coups de deals économiques massifs, de gestes diplomatiques provocateurs et de contournements assumés des usages multilatéraux.
Il entend relancer les accords d’Abraham en pressant l’Arabie saoudite de normaliser avec Israël, tout en maintenant la pression maximale sur Téhéran, qualifié de “menace nucléaire prioritaire”, sous peine de sanctions renforcées.
Une stratégie du coup d’éclat plus que du long terme ?
Cette tournée illustre une fois de plus le tropisme trumpien pour les coups d’éclat à court terme, parfois au prix d’un brouillage stratégique durable. Si les deals économiques sont salués comme des succès industriels indéniables, les gestes diplomatiques, eux, laissent perplexes les chancelleries européennes, oscillant entre fascination et scepticisme face à cette diplomatie du “deal first”, où les dossiers humains, sécuritaires ou environnementaux semblent relégués aux marges.