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Mussolini ou l’art d’enrôler les masses : anatomie d’un consentement fasciste

Par Kevin Ngirimcuti – Le Figaro Histoire & Idées

Il entre dans l’histoire comme un dictateur à la rhétorique musclée, au menton volontiers conquérant, et à la posture de César réinventé pour l’ère industrielle. Benito Mussolini, journaliste devenu Duce, a fasciné, agi, dominé — et, pendant plus de deux décennies, rallié à sa cause une large part du peuple italien, des élites aux classes laborieuses. Comment un homme si ostensiblement autoritaire a-t-il pu séduire, au point d’être acclamé dans les rues de Rome ? La réponse tient autant de la psychologie des foules que de la finesse opportuniste.

Une Italie humiliée, un homme en colère
Nous sommes dans l’après-guerre. L’Italie, bien que du côté des vainqueurs, sort de la Première Guerre mondiale humiliée, appauvrie, et traversée par une crise identitaire profonde. Les promesses territoriales non tenues, l’agitation ouvrière, la peur du bolchévisme, et l’instabilité parlementaire créent un vide. Et comme souvent dans l’histoire, le vide appelle la voix forte.

Mussolini, ancien socialiste devenu nationaliste, comprend très tôt le pouvoir de la colère canalisée. Il propose une synthèse inédite entre nostalgie impériale, promesse de grandeur et ordre social. L’Italie moderne, selon lui, ne renaîtra que dans la discipline, la fierté retrouvée et le rejet du pluralisme parlementaire, qu’il décrit comme une “foire des bavards”.

Une mise en scène permanente du pouvoir
Le génie politique de Mussolini réside dans sa capacité à incarner. Il ne se contente pas de gouverner : il se montre, il se joue lui-même, en militaire, en ouvrier, en intellectuel, en athlète. Le fascisme devient un théâtre, une chorégraphie. Il est l’un des premiers à comprendre l’importance de l’image — bien avant l’ère des réseaux sociaux — et utilise la presse, la radio, le cinéma d’État comme autant de miroirs de sa force supposée.

Cette omniprésence visuelle rassure, hypnotise, donne l’illusion d’un cap. L’Italien moyen, désorienté par la modernité chaotique, se raccroche à cette figure de père autoritaire mais compréhensible. Le fascisme, au fond, offre une simplicité émotionnelle dans un monde devenu illisible.

La fusion du nationalisme et du social
Mais Mussolini ne séduit pas que par l’image. Il comprend que pour convaincre, il faut offrir des gains concrets. Le fascisme promet du travail, une redistribution partielle, une grandeur nationale retrouvée, une lutte contre les “décadences”. Il crée des infrastructures, développe les transports, relance certains pans de l’industrie.

À cela s’ajoute un discours moral et viriliste : le fascisme exalte la famille, la patrie, l’ordre, le sacrifice. Une vision simplifiée mais galvanisante, où l’individu s’efface devant la “communauté nationale”. L’Italie n’a plus à douter : elle doit croire.

Et l’élite ? Elle suit, parfois par opportunisme
Ce ne sont pas seulement les masses qui se rallient au Duce. Une partie de l’élite intellectuelle et économique le soutient aussi, fascinée par cette restauration de l’ordre, cette esthétique de la force. De nombreux écrivains, industriels et ecclésiastiques voient en lui un rempart contre le chaos révolutionnaire ou une revanche contre la démocratie libérale. Ce n’est pas la peur, seulement, qui les guide. C’est parfois l’adhésion raisonnée à un projet autoritaire jugé plus “efficace”.

Conclusion : l’autoritarisme ne triomphe jamais seul

Mussolini n’a pas pris le pouvoir par la terreur dès le premier jour. Il l’a obtenu par un mélange de charisme, de timing historique et de stratégie culturelle. Il a flatté les douleurs d’un peuple blessé, offert des repères clairs dans un monde trouble, et su donner une forme esthétique au pouvoir.

Le fascisme n’est pas né de la brutalité brute, mais d’un désir d’ordre, de sécurité, et même — paradoxalement — de sens. Un avertissement, peut-être, pour toutes les époques qui cherchent dans un seul homme la réponse à une société désorientée.