Il y a des entreprises dont l’évolution semble épouser, année après année, un récit quasi mythologique. OpenAI, jadis laboratoire idéaliste pour chercheurs idéalistes, est devenue en trois ans un empire tentaculaire qui ressemble davantage à une multinationale californienne qu’à une coopérative de poètes du code. La rentrée de l’entreprise a confirmé cette mue spectaculaire : lancement d’un réseau social génératif baptisé « Sora », d’un navigateur web « Atlas », et d’un assistant de shopping personnel niché directement dans ChatGPT. Rien que cela.
Trois ans après le séisme du 30 novembre 2022, ChatGPT n’est plus un simple chatbot : il est la matrice d’un système économique total. Avec 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires, 29 000 messages par seconde et un rôle protéiforme — coach scolaire, compagnon nocturne, thérapeute improvisé, et bientôt partenaire érotique assumé — l’outil a glissé du statut d’innovation à celui d’infrastructure. Comme autrefois l’électricité ou Internet.
« OpenAI s’est transformé en entreprise tentaculaire », observe Chadi Hantouche (cabinet Eleven Strategy). Le mot est bien choisi : tentaculaire comme une pieuvre gorgée d’ambition qui agrippe tout ce qu’elle peut, au gré des usages et des désirs du marché. L’entreprise, désormais valorisée 500 milliards de dollars, prévoit déjà de tutoyer les 1 000 milliards en 2027. À ce niveau, on ne parle plus de start-up mais d’une entité quasi géopolitique.
Son pivot commercial — épilogue d’un long bras de fer avec Microsoft, son premier actionnaire — a scellé la transformation : l’organisation née pour « bénéficier à l’humanité » doit désormais satisfaire les investisseurs, les analystes et une Silicon Valley qui voit en Sam Altman une sorte de Moïse de la superintelligence. La comparaison n’est pas exagérée : l’homme a méthodiquement écarté les dissidents, centralisé le pouvoir et renforcé son aura de visionnaire indispensable.
Pendant ce temps, les chiffres défilent. De 770 salariés, OpenAI est passée à plus de 5 000. Le chiffre d’affaires devrait atteindre 13 milliards cette année, avant un vertigineux 174 milliards en 2030 selon les projections opportunément « fuitées » dans la presse. L’entreprise n’est plus seulement un laboratoire : c’est une machine, une cité industrielle, un estomac dévorant tout ce que l’intelligence artificielle peut offrir.
Reste la question, inévitable, de la dépendance. La Silicon Valley, qui aime tant célébrer l’audace, redoute secrètement l’effondrement. OpenAI est-elle « too big to fail » ? Les États-Unis, selon certains experts trumpistes, disposent d’assez de candidats pour prendre la relève. Le raisonnement est rassurant ; il n’est pas entièrement convaincant. Car si les géants de l’IA se multiplient, l’écosystème s’est discrètement aligné sur la trajectoire d’Altman.
L’homme avance avec la certitude tranquille de ceux que plus rien ne contraint vraiment. Et s’il venait à chuter, ce n’est pas seulement un chef d’entreprise qui tomberait mais une constellation de croyants, d’ingénieurs, d’investisseurs et de start-up fascinées par la promesse d’une superintelligence rédemptrice.
Le monde attend, fasciné, inquiet, un peu résigné. Comme toujours face aux prophètes qui construisent des cathédrales de technologie.
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