Depuis plusieurs années, la question de la privatisation de France Télévisions revient dans le débat public comme une marée persistante. Elle ressurgit au gré des crises budgétaires, des bouleversements technologiques et des interrogations sur le rôle de l’État dans l’audiovisuel. Faut-il en finir avec ce mastodonte public jugé coûteux, parfois poussiéreux, souvent indispensable ? Ou faut-il au contraire préserver cette vigie républicaine dans un paysage médiatique saturé de plateformes commerciales ? Tentons d’y voir plus clair, loin des slogans faciles.
Oui, pour une France Télévisions plus agile et moins idéologique
Pour les partisans de la privatisation, l’argument tient d’abord à la réalité comptable : France Télévisions représente près de 3,8 milliards d’euros de dépenses annuelles pour les contribuables. À l’heure où l’hôpital public se fragilise, où l’éducation nationale cherche ses moyens, peut-on encore justifier une telle enveloppe pour des émissions dont la concurrence privée offre souvent l’équivalent, parfois mieux produit ?
L’autre critique, plus idéologique, renvoie à une forme de redondance éditoriale : l’information diffusée sur France 2 ou France Info serait souvent alignée, selon certains, sur une doxa progressiste, sans réel pluralisme. En privatisant, on introduirait une saine compétition, un aiguillon de diversité dans le traitement de l’actualité, débarrassé de la tutelle étatique. Le modèle britannique, avec la BBC financée par redevance mais soumise à une pression constante de justification, montre aussi les limites du système public à l’anglaise.
Enfin, la privatisation permettrait, selon ses défenseurs, une libération des talents, un renouvellement des formats et une plus grande réactivité face aux défis numériques. Une France Télévisions privée pourrait s’affranchir des lourdeurs administratives pour devenir un acteur compétitif face à Netflix, YouTube et consorts.
Non, car la télévision publique reste un pilier démocratique
Mais cet argumentaire libéral, parfois séduisant sur le papier, heurte de plein fouet une autre réalité : celle d’un service public qui garantit l’accès universel à l’information, à la culture et à la création francophone, sur tout le territoire.
Privatiser France Télévisions reviendrait à abandonner des pans entiers de programmation jugés peu rentables — documentaires exigeants, théâtre filmé, culture régionale, programmes éducatifs — mais essentiels au tissu républicain. Qui, demain, diffusera une pièce de Koltès, un débat sur l’histoire de la décolonisation ou un documentaire sur les forêts d’Auvergne si ce n’est une chaîne publique ?
Il faut aussi rappeler que dans une époque de désinformation virale et de polarisation algorithmique, France Télévisions reste une des rares institutions médiatiques à jouir encore d’un relatif crédit dans l’opinion publique, notamment grâce à des figures comme Élise Lucet ou Laurent Delahousse. La privatiser, c’est fragiliser ce dernier rempart d’un journalisme non-indexé aux clics.
Enfin, la question n’est pas que budgétaire. Le coût du service public audiovisuel est modeste à l’échelle du budget de l’État. Le risque serait donc de sacrifier un bien commun sur l’autel d’une austérité idéologique, en laissant le marché seul arbitre du goût et de l’attention.
Et si la vraie solution était ailleurs ?
Privatiser ou ne pas privatiser : telle est la mauvaise question. Le vrai défi est celui de la réforme intelligente et de la modernisation audacieuse. Il est possible d’alléger les structures, d’en finir avec les doublons, de repenser les missions de chaque antenne sans jeter le bébé républicain avec l’eau bureaucratique du bain.
À l’heure où l’identité culturelle européenne vacille sous le poids des géants américains du streaming, la télévision publique peut redevenir un espace d’invention, de narration commune et d’exigence démocratique. Encore faut-il le vouloir politiquement. Encore faut-il le penser au-delà des postures.
Conclusion :
Privatiser France Télévisions serait peut-être un soulagement comptable à court terme. Mais ce serait aussi un affaiblissement symbolique à long terme. Dans un pays déjà fracturé, le service public reste, pour l’instant, un lieu commun. À nous de le défendre, non par nostalgie, mais par ambition.
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